Mustradem - Musiques Traditionnelles de Demain
Newsletter #59 juillet août 2019
Édito Retour à Obaba

J'ai décidé de retourner à Obaba.

Obaba, vous savez, c'est ce village du pays basque espagnol (je vous en ai déjà parlé ici) dans lequel se promène un lézard vert qui, agi par une main malveillante, peut s'introduire dans l'oreille du voyageur assoupi et causer dans son esprit les plus graves dégâts. Le prix à payer pour du repos dans un endroit mythique ? Justement, un peu de surmenage et quelques déboires personnels me donnent grand besoin d'une retraite.

Un de ces fléaux qui à mon sens reprennent du poil de la bête : le recours ultime à l'identité comme tampon ineffaçable, comme barbelé d'une prison choisie. Mes derniers éditos, où je titille un peu cette question, m'ont valu quelques foudres. D'abord, me dit-on, de quel droit écris-tu sur des problématiques nationales ? Elles ne te concernent pas. Ensuite, tu écris en tant que Français. C'est entendu : nous ne parlons donc pas du même endroit. Et du coup me voilà « assigné » Français, comme hier on était « assigné » homme car il était bien évident que si pour une raison ou une autre on n'était pas d'accord avec une femme, c'était d'abord parce qu'on était un mec. C'est absurde, mais soit.
Pour revenir à notre bac à sable à nous : l'extrême difficulté des « nouvelles musiques trad » à percer dans l'espace public, en particulier dans les médias (en dehors du fait que les acteurs eux-mêmes de ces musiques semblent s'en foutre royalement, et ça aussi c'est un signe du temps), vient avant tout de la difficulté des journalistes à saisir leur complexité. On sent bien que ça les chiffonne, de ne plus pouvoir rattacher ces musiques à une région, à un terroir, à un folklore. De n'avoir pas d'autre choix, pour les comprendre, que de mettre le doigt dans une historicité, à laquelle ils ne connaissent rien ou pas grand-chose (l'histoire du mouvement folk ne s'enseigne nulle part en France, et ça non plus, ça semble ne gêner personne). Y compris chez ceux qui admettent et même revendiquent cette complexité pour d'autres musiques bien plus légitimes parce qu'elles prennent racine ailleurs, comme le jazz. Bref, comme disait l'autre, de devoir s'intéresser à une éthique plus qu'à des étiquettes.

Mais je m'approche d'Obaba. Et je repense à ces mots de Bernardo Atxaga – oui, le découvreur de ce village aux contours incertains, aux brumes trompeuses, mais aussi aux dîners où l'on s'offre entre amis, entre les libations, des histoires dont certaines peuvent déborder dangereusement sur le réel. « Il faut faire des choses dont nous avons besoin pour être plus heureux, pas pour montrer que nous aussi, nous pouvons les faire. » (1) Atxaga écrit à ses débuts en langue basque, par militantisme. Il traduit lui-même ses œuvres en castillan. Peu à peu, il en vient à refuser d'être catalogué par les salons littéraires « écrivain basque » et praticien d'une langue minoritaire, et, tout en continuant d'écrire en basque, défend l'universalité de la littérature et l'équivalence ontologique des langues.

M'y voilà enfin, à la tombée du jour. Ici, à Obaba, comme en écho à la vision fragmentée qu'en donnent ses exégètes (des nouvelles reliées par un fil conducteur ténu), s'estompent parfois les frontières spatiales (on prétend même qu'à une époque, la ville était tellement défigurée par d'incessants travaux que les édiles refusaient d'en dresser une carte qui fût pérenne) mais aussi temporelles.
La place sur laquelle je gare mes pneus comporte un abribus désert mais entretenu. Et une boîte à livres, signe que le présent résiste encore. Vous savez, un de ces ces nids artisanaux où se réfugient les plumes qui ne « valent » plus rien, rendues aux mains gratuites du tout-venant. Et il y a ici Kundera. Oui, Milan Kundera (90 ans aujourd'hui), l'ami de nos belles années étudiantes, celui dont certaines légèretés resteront après la mort de tout. Là c'est Le Rideau, un essai sur le roman. Dans le chapitre Die weltliteratur de ce petit volume de 2005, il note deux façons d'envisager l'histoire de la littérature : du point de vue littéraire (supra-national, « grand contexte »), et du point de vue de la nation qui l'a produite (« petit contexte »). Paradoxe : les sagas islandaises, « premier grand trésor de la prose de l'Europe », furent créées dans un pays de 300000 habitants. Plus près de nous, Kafka, de nationalité tchèque, serait sans doute resté inconnu s'il n'avait écrit en allemand. Il y a une histoire européenne qui produit des nations majoritaires, d'autres minoritaires, un équilibre instable, et tout cela interfère avec les histoires des arts. A côté, il n'y a pas une histoire des littératures, mais de la littérature mondiale (weltliteratur), un écrivain digne de ce nom se considérant plus proche de Cervantès, de Dostoïevski ou de Faulkner que de n'importe quoi sous prétexte que c'est écrit dans sa langue. Kundera définit ainsi, toujours goguenard malgré son âge, le provincialisme : « l'incapacité (ou le refus) d'envisager sa culture dans le grand contexte ». Tout en donnant sa propre définition de l'Europe idéale : « le maximum de diversité dans le minimum d'espace ». Une certitude : seul compte, dans le roman, ce que seul le roman peut dire (2).
Kundera, en France depuis des décennies, a revu lui-même toutes ses anciennes traductions du tchèque, et écrit depuis longtemps directement en français. Est-ce un hasard si ces propos sont formulés par deux écrivains multilingues, qui donnent ainsi chair au nomadisme constitutif de l'Europe ?

Les musiques traditionnelles d'Europe de l'Est seraient-elles nomades en leurs propres pays ? Ailleurs, je ne sais pas, mais en France, niées par les uns et kidnappées par les autres, et malgré leur vitalité, il semblerait.

Avant de me mettre en recherche d'un gîte, ou d'un coin pour planter ma tente, et en attendant l'heure de l'apéro, je laisse filer mon bras dans l'eau qui court en contrebas du parking envahi par la brume. Je souris à la vue de ce bras déformé, malaxé par l'onde. J'aime la vie, j'ai confiance en moi. Se peut-il que mes sens me trompent ? Que la réalité de ce bras soit conforme à la vision troublée que j'en ai ? Puis-je douter de la matière, de la forme de ce bras que je connais depuis ma naissance, parce qu'à cette minute il m'apparaît écrasé par une gravité inconnue ? Non, bien sûr.

Alors je vais rester ici, souffler un peu ; en attendant de se retrouver au stage d'août, il fera bon passer l'été sans angoisse, sans doute excessif. Et pour l'instant, pas de lézard à l'horizon.

Christophe Sacchettini
tofsac@mustradem.com

A lire devant un rosé pamplemousse : Bernardo Atxaga, Obabakoak (C. Bourgois, 1991) Milan Kundera, Le rideau (Folio, 2005)

 

  1. « Si un Allemand, un Français et un Basque devaient écrire un livre sur l'amour, l'Allemand écrirait un ouvrage en 5 tomes intitulé Autour du problème de l'amour, le Français, un livre léger L'Amour toujours ?, et le Basque un essai sur L'Amour et le problème du pays Basque". B. Atxaga, entretien avec Christophe David, Le Matricule des Anges, sept-oct 1995) http://www.lmda.net/din2/n_par.php?Idpa=MAT01350

  2. On évoque également dans ce chapitre un jugement hâtif de Vincent d'Indy sur Smetana, dans une fiche où l'oeuvre du compositeur tchèque est qualifiée « d'allure populaire », inspirée par des « chansons et danses nationales ». Ce que Kundera qualifie de « platitude et contresens » : c'est que d'Indy, lui-même recycleur de musiques traditionnelles comme bien des post-romantiques de l'époque, applique à l'oeuvre de Smetana, qu'il n'a vraisemblablement jamais entendue, le cliché vendu par la vulgate nationaliste tchèque.

 
STAGE D’ETE

Encore quelques places à notre 28e stage Musiques traditionnelles...ou pas, du 11 au 17 août à St-Ismier (38). Fermez la porte et on commence !

 
FRERES DE SAC 4TET

Suite de la tournée du combo familial : en bal le 18 juillet au festival MusiQueyras (Abriès-en-Queyras, 05), en concert le 19 en l'église de Valmeinier (73) et le 1er août au festival Musicales en Auxois (Salmaise, 21). Pour cet automne, notez un bal à Domène (38) le 12 octobre.

 
BROTTO-MILLERET

Juste avant Etétrad, ils vous feront bouléguer le 23 août au festival P'titbals à Lagrasse (11).

 
ETETRAAAD 2019

Nous y serons cette année avec le duo Brotto-Milleret et DJAAAL (le 24 août). Retour...à la maison !

 
TRES-CLOITRES 2019

L'ouverture de saison du Nouveau Théâtre Ste-Marie d'en Bas (Grenoble) se fera les 21 et 22 septembre pour les Journées du Patrimoine, autour de la question du PCI (Plan Cadastral Informatisé ? Parti Communiste Indochinois ?).

Ce sera l'occasion pour nous de faire remonter sur scène une partie de l'équipe d'In Situ Villeneuve pour un concert le 21, qui sera le coup d'envoi d'une opération de collectage-création dans le quartier Très-Cloîtres jusqu'en juin 2020, commande du CIMN (Centre International des Musiques Nomades).

 
IN SITU BABEL

Pendant ce temps, la résidence In Situ Babel se poursuit sur 4 communes d'Annemasse Agglo (Ambilly, Gaillard, Ville-la-Grand et Annemasse). Quelques photos sur FB et des détails sur l'agenda.

 
CLIPS EN VRAC

N'oubliez pas avant de partir de passer par notre chaîne Youtube ! Vous y verrez nos clips, très beaux tous les 3 : Lisières de Frères de Sac 4tet, Ça mousse / route 87 du duo Brotto-Milleret, ainsi que leur dernier clip Sur les quais. Partagez, partagez !

 
VIDÉOS PEDAGOGIQUES

Elles sont désormais en boîte, nos conférences filmées sur l'harmonie. Elles seront disponibles dès décembre sous forme de vidéos pédagogiques (20 épisodes).

 

 
JEAN-LOUP SACCHETTINI

Il continue l'an prochain ses ateliers de diato au Conservatoire de Bourgoin-Jallieu. Des infos ici.

 
ULULEZ, ULULEZ

Pascal Dubois (Oui'dire éd.) lance un ululement : il s'agit d'éditer en un coffret de 7 CD l'intégrale du mythique Récit de Shéhérazade enregistré à Avignon en 1983 par Bruno de la Salle et quelques autres précurseurs de la scène actuelle du conte.

 
SOURDINGUES

Souvenez-vous : il y a deux ans circulait une pétition, à l'initiative du camarade Sylvain Girault, pour plus de musiques traditionnelles sur les ondes de Radio France. Réjouissons-nous, la direction de France Musique a réagi : elle supprimerait purement et simplement de sa grille 2019-2020 pas moins de cinq excellentes émissions, toutes consacrées aux musiques contemporaines, improvisées et « du Monde ». Selon le compositeur Bernard Cavanna, ceci reviendrait à faire de cette chaîne « un succédané de Radio Classique, musique de fond pour cabinets dentaires ».
On s'en tire à bon compte : pour rendre France Musique aussi emmerdante que quand j'étais gosse, il n'ont pas encore touché au jazz. Quant à mon père, il écoutait du folk dans son cabinet dentaire.

Signez ici !

 
COPINAGE

L'ami photographe Alexis Bérar (réalisateur de la pochette du CD Noé Novel) nous annonce sa prochaine expo : Chartreuse : fragments d'un abécédaire photographique, à St-Pierre d'Entremont (38) jusqu'au 25 septembre.

 
LA BOUTIQUE

La nouveauté maison 

Trouveur Valdotèn "Noé Novel" - CD

La nouvelle nouveauté

Antiquarks - Lune bleue - CD avec ou sans calendrier des lunaisons 2019

Les galettes de l'AEPEM

Jean Blanchard - CD - Au vrai chic berrichon
Hervé Capel - CD - Accordéon chromatique, Bourrées d'Auvergne et du Limousin
Michel Nioulou - CD - Vielle à roue, Musique traditionnelle du Charollais et du Brionnais
Arnaud Bibonne - CD - Bohaussac
Yannis Duplessis - CD - J'ai pris la fantaisie

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