Mustradem - Musiques Traditionnelles de Demain
Newsletter #31 novembre décembre 2014
Édito Les lèvres en biseau

Ma première compagne fit un rêve qui alimenta les conversations de nos nuits d'étudiants nourris de café, de whisky et de cuisine chinoise. Elle se réveillait dans un monde presque réel, à ceci près qu'elle découvrait bientôt que ses amis y avaient "les lèvres taillées en biseau". Elle s'en étonnait, puis s'indignait, rien n'y faisait : tout le monde lui vantait "les lèvres taillées en biseau", c'était utile et sans douleur, il fallait s'y mettre, et d'ailleurs ça serait bientôt obligatoire, alors pourquoi diable se rebeller ? Famille, entourage, moi-même, tout le pays était au diapason : la voix de la raison était une, le nouvel ordre était en marche.

Vous avez, comme moi, eu connaissance du sondage paru en septembre : si l'élection présidentielle avait lieu maintenant, Marine Le Pen serait en tête au premier tour.

Ce qui, en nombre d'électeurs, ne nous met pas le chalet à l'envers. C'est tout de même plus qu’un signe ; on a vu des régimes s’effondrer pour moins que ça. Les débats vont bon train : en parler ? Faire comme si ? S'indigner ? Descendre à nouveau dans la rue ? Et puis, les symptômes de décrépitude sont tellement nombreux alentour, et la précarité nous tire tellement la manche un peu plus chaque jour qu'on se rabat vite vers nos propres urgences.

On a tort. La faible mobilisation des populations sonnées par le recul des acquis sociaux, le désengagement de l'Etat, les relents de cocarde, de camembert et de populisme qui dégazent dans l'atmosphère dès qu'un ministre « de gauche » ouvre la bouche, résultent à l'évidence d'une accumulation, d'une politique passée (1), et préparent des lendemains qui font la gueule. Ce sont là petits ruisseaux qui se jettent dans un fleuve de caca bouillonnant dont l'extrême droite s'alimente tous les matins.

Le laboratoire de la réaction existe aujourd’hui sous nos yeux : ce sont les municipalités détenues par le FN. Et les résultats sont là : baisse, voire fin des crédits aux médiathèques, aux associations sociales ou culturelles. Soupçons de favoritisme dans l'attribution de commandes publiques. Embauche de nervis. Débat public de café du commerce, ridiculisation et intimidation de l'opposition. Par ci par là, on tâte le cul de la préférence nationale (le nom ripoliné du communautarisme d’Etat). Bref, on attise les différences, pour prôner l'impossibilité de la coexistence, du mélange, et préparer les "solutions" futures. Ce sont là des faits, et ils n’ont pas tardé. Ces faits nous renvoient bien moins à un fascisme illégal, qu’à un ultralibéralisme "décomplexé" (2) . Or les électeurs de Le Pen voient que tout cela existe déjà ailleurs, sous forme larvée, à demi-mots amers, et s'imaginent qu'achever de foutre le feu à une baraque déjà bien moisie ne serait pas la pire solution pour sortir du marasme. Tant il est vrai qu’aujourd’hui, “vive Le Pen” est une injure (3), une promesse de mort ; le cri d’alliance des laissés-pour-compte et des aigris avec les hommes de pouvoir et d’industrie qui les plument; une déclaration de haine à la culture, à l’intelligence et à tout ce qui éclaire. Viva la muerte.

Voilà pourquoi les « anti » (les gentils ?) aujourd’hui n'ont pas le vent en poupe : ils sont les ringards, les conservateurs, les opposants à la réforme, au mouvement, à la ruée hors d'une Europe en feu, dont les socio-démocrates ont eux-mêmes allumé la mèche (4).

J'entends souvent dire "tout ça c'est bien gentil, mais qu'est-ce qu'on fait ?" (et finir par ne rien faire). Si la question de l'action efficace se pose, ce combat se mène d'abord, non pas contre des hommes, mais contre des frustrations ; contre nos propres renoncements. Dans des instances qui ont des missions - ou se les donnent ; et cherchent, et redonnent du sens aux actions folles ou absurdes nées de responsabilités bureaucrates et financières tellement diluées, tellement partagées, que personne ne veut les assumer seul. Réinventer le vivre-ensemble nous fait oublier notre belote quotidienne avec le démon qui nous pousse à mettre la tête dans la gueule du loup pour voir si ça pue autant qu'on se l'imagine. Et ça, c’est bien plus accessible que de faire la révolution.

La vraie différence entre nous et les électeurs du FN ? Nous nions qu’on ait les politiques qu’on mérite ; tandis qu’ils s’ingénient, eux, à les mériter au-delà de la politique, par-delà bien et mal.

Et nous ? Quel est notre futur, à nous musiciens, dans cette Europe aux institutions ravagées par le n’importe quoi ? Gageons qu’en France, on redécouvrira – enfin – bien vite les mérites du fonds traditionnel, et qu’on s’en ira au galop rechercher le folklore dans le cloaque où Pétain l’avait laissé. Pas d’inquiétude : comme les institutions culturelles seront à peu près vidées de sens, nous retrouverons une place au chaud, à l’entrée des corridas – les authentiques traditions enfin réunies : auprès du peuple qui s’en abreuve.

Et une fois qu’on aura gagné l’Europe, s’interrogent les loups, qu’est-ce qu’on fait ? Dans quoi on taille encore, puisque tout est taillé ? L’âme est à bas ; il n’y a plus que la chair. Commençons par le biseau, après on verra bien. Ça occupe.

Mais je vais me réveiller. C’est sûr. Et Robert Desnos sera là, revenu de Terezin, qui me dira : Je vous demande un peu d’or, pour être heureux avec celle que j’aime.

Christophe Sacchettini - tofsac@mustradem.com

PS : pardon auprès des amateurs de camembert !

(1) cf par exemple François Chesnais, Les dettes illégitimes, Raisons d’agir 2011

(2) voir à ce sujet le passionnant numéro de Philosophie Magazine de mai 2014, Existe-t-il une pensée fasciste ?

(3) Je renvoie à l’analyse de Fabrice Vigne sur son blog, lui-même en écho à un article de Rurik Sallé dans Métaluna n°8. http://www.fonddutiroir.com/blog/?paged=3

(4) et continuent à souffler sur les braises : François Hollande s'apprêterait à injecter une nouvelle dose de proportionnelle dans les prochaines élections, procédé dont on sait qu'il grossit mécaniquement les rangs du FN. Et quand c’est un Cambadélis qui entonne que “la gauche n’a pas de tabous, mais elle a des totems”, alors n’en jetez pus, le balcon se tient les côtes.

 
          
 
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