Mustradem - Musiques Traditionnelles de Demain
Newsletter #27 mars avril 2014
Édito Tous à poil

“Nos adversaires ont plusieurs cibles : les intermittents, les fonctionnaires, les retraites…mais ce sont toujours les mêmes cibles : les anticipations du salaire à vie.”
Bernard Friot, 10 mars 2014

Le 10 mars, aux derniers rayons d’une radieuse journée, mes pas m’ont mené jusqu’au célèbre siège du Parti Communiste, place du Colonel Fabien à Paris. Aucun garde rouge ne s’étant jeté sur moi, le couteau entre les dents, pour me vendre une carte, j’ai pu sans encombre joindre une petite salle des sous-sols. Il y avait là notamment Denis Gravouil (secrétaire général de la CGT-Spectacle), Samuel Churin (comédien, qui présente les 3 excellentes vidéos Ripostes, l’intermittence pour les nuls (1)), et d’autres, dans les rides desquels on lisait la fatigue des grands soirs toujours remis.

Tout ce monde était réuni là pour la présentation du récent livre de Mathieu Grégoire : Les intermittents du spectacle / Enjeux d’un siècle de lutte (2). Vous me direz : attends quelques semaines pour nous rebassiner avec les intermittents, que la Convention Unedic soit renégociée, au moins on saura à quelle sauce on sera mangés. Eh bien non, c’est exprès. Marre d’être toujours dans la réaction. Et puis je vous connais : dans les manifs, on piétine, on ne lit pas.

Mathieu Grégoire est sociologue. Il est à peine croyable qu’il ait pu résumer en un aussi petit bouquin (180 pages à peine) le résultat de 10 ans de recherche. Et pourtant, Messieurs-Dames, vous ne rêvez pas : grâce à ce manuel, vous pourrez désormais expliquer à votre belle-mère tout ce qui fait que nous ne sommes pas des parasites du système comme elle l’entend sur TF1 ou à la Cour des Comptes, mais bien des bêtes de la scène sociale d’avant-garde.

Le premier – et non le moindre – exploit de l’ouvrage, c’est de nous dessiller les yeux : non, l’intermittence n’apparaît pas d’un coup de baguette magique, ni en 1936, ni en 1968. Le régime actuel est replacé, comme l’indique bien son titre, dans la continuité de luttes sociales croisées, d’intérêts collectifs et d’accidents de l’Histoire. On sent un effort pédagogique constant, qui a dû coûter à l’auteur quelques nuits blanches tellement les forces en présence (Etat, patronat, syndicats) et les enjeux évoluent d’une décennie à l’autre.

A contre-pied des analyses de Pierre-Michel Menger, l’intermittence est ici envisagée comme “horizon d’émancipation” (de l’aveu des intermittents eux-mêmes), en 3 périodes consécutives, identifiées à 3 grandes notions. La corporation, c’est la forme défendue par les artistes entre les deux guerres, lorsque les dispositifs d’indemnisation (ils existent déjà) relèvent de l’exception, et en particulier de la lutte contre l’amateurisme. L’emploi, c’est la grande époque où travail et salaire vont de pair, régis par des conventions collectives toutes neuves, dans la foulée des congés payés (1936), de la protection sociale (1945), des lois sur la décentralisation et la politique culturelle. Enfin, la socialisation, c’est le bond en avant avec les deux grandes réformes de l’assurance-chômage (1979 et 1984) et le régime que nous connaissons aujourd’hui.

D’autres dates-clés jalonnent le parcours : la création de l’Unedic (1958), la loi sur la présomption de salariat (1969), les annexes VIII et X (les nôtres, 1964 et 1967)…On réalise que l’intermittence est à la fois un phénomène ancien et tout nouveau, qui n’a jamais connu d’âge d’or. L’un après l’autre, les mythes s’écroulent.

En fait, c’est un vrai livre d’Histoire pour les nostalgiques du lycée comme moi. N’y manquent que quelques allégories illustrées : “la Liberté guidant le Peuple dans la Face du Medef”, genre. La sympathie de l’auteur pour la CGT et le rôle de premier plan qu’elle tient dans cette histoire ne l’empêche pas de régler son compte au plein emploi (vieux cheval de bataille communiste) qu’est mort et r’viendra plus.

Mais attends, là, vous ouïs-je. La disparition du plein emploi. La dissociation du travail et du salariat. L’intermittence comme rapport global au monde. Comme laboratoire de la réappropriation libre du temps, du partage du travail, de l’intéressement du salarié à la production de richesses, de la suppression du patronat comme classe, de l’effacement de la spécialisation, et que sais-je (3)… Bref, une avancée vers le salaire, non pas pour ce que l’on fait, mais pour ce que l’on est. Dis donc, ça ne te rappelle rien, ça ? Allez, réveille-toi. Oui, les travaux de Bernard Friot sur la retraite (4), sapristi !

La boucle est bouclée : c’est Friot lui-même qui a dirigé la thèse de Mathieu Grégoire, dont le livre paraît dans la collection du boss. Il était là aussi ce soir-là, il passait le micro, belle image. Ils sont partout. C’est insupportable, cette agression gauchiste, cette omniprésence médiatique.

Les gens qui réfléchissent à cela aujourd’hui vont sans doute bouffer leur pain noir pendant encore quelques décennies. Ensuite, tout porte à croire qu’ils seront vus comme des précurseurs. Pour l’heure, de tels travaux allèchent, revigorent, vivifient tel un torrent de montagne ; et nous, ça nous donne envie de rester intermittents jusqu’à la retraite. Allez, chiche. C’est décidé.

Christophe Sacchettini - tofsac@mustradem.com

PS : …Et ton titre, alors ? Tu nous expliques ? Oh ben rien, c’était comme ça.

(1) http://www.cip-idf.org/article.php3?id_article=6505 , ça ne fait jamais de mal !

(2) Coll. Travail et Salariat, La Dispute, 2013.

(3) Un des participants remarquait justement que nous aurions avancé le jour où l’on ne parlerait plus des intermittents en pages “culture” des journaux, mais en pages “économie”. Certes.

(4) dont on n’a plus beaucoup entendu parler depuis 3 ans, à croire qu’on est sourd autant à gauche qu’à droite :

Bernard Friot, L’enjeu des retraites, Coll. Travail et Salariat, La Dispute, 2010. Il y éclaircit très bien, entre autres, pour ceux qui comme moi dormaient en cours d’éco, la différence entre allocation universelle et salaire à vie.

 
          
 
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