Mustradem - Musiques Traditionnelles de Demain
Newsletter #23 juillet août 2013
Édito Alors, le trad ?

Alors, le trad, aujourd’hui ? De gauche ou de droite ? Maffesoli n’ayant pas répondu à notre questionnaire, je reprends l’antenne. À ma droite…rien, on parle pas, à droite, on sait pas, ou alors on agit et on parle après. Bref. À ma gauche, on me tance vertement : « Méé CÔmmmment ! De gauche, bien sûr ! C’est SYMPA ! C’est COOL ! C’est le partage, la convivialité, la grande fraternitude ! » Et surtout, SURTOUT…on n’y parle pas d’argent.

La question de l'argent est cruciale au diagnostic d'un corps social. Nous avons tous en nous deux personnalités. L'une s'accommode des nécessités économiques d'une activité donnée, l’autre voudrait bien faire sans. "Quand je tape un devis, disait Jean-Luc Godard, je fais déjà du cinéma." Autrement dit : qu'on le veuille ou non, l'économique est déjà une donnée de l'artistique. Autant faire avec.

Tout indique que les débuts du mouvement folk en France, de 1969 à 1974, furent marqués par une forte tentation d’autarcie économique (1). La sauce étant retombée, les musiques évoluant (folk progressif, folk-rock) et de véritables analyses socio-économiques faisant défaut, la méfiance à l'égard de toute activité rémunérée, accusée d'être à la solde du Grand Capital, bascula dans les conflits esthétiques (2).

Je n'étais pas là dans les années 70, mais je me rappelle très bien ce qu'était le folk au début des années 80 : un truc de sympathiques barbus et de mémés à jupons (3). La plupart d'entre eux profs, instits, cadres ou autres fonctionnaires. Tous des gens venant oublier le samedi, dans les sous-sols de la MJC, le boulot sous lequel ils croulaient depuis le lundi, en s'initiant aux mystères du congo de Captieux ou de la mazurka des Ecoliers (4). Convivialité, partitions rudimentaires ou surréalistes, connaissance superficielle des sociétés traditionnelles, et…plus aucune sauvagerie musicale. Aucun doute, aucun questionnement sur l'altérité profonde de ces musiques. Ces bons élèves apprenaient là la musique et la danse comme ils l'auraient fait au Conservatoire : religieusement. Et en filigrane, une méfiance dissimulée mais instinctive à l'égard des musiciens "de scène" dont les plaquettes traînaient ici ou là, accusés pêle-mêle de vouloir se pousser du col, faire du show-biz, dénaturer la tradition, bref, de ramener le goût du fric (et de l’individualisme) là d'où on l'avait chassé, comme on évacue l'odeur des chiottes d'un coup de pschitt au pin des Landes.

Ces gens par ailleurs nantis, progressistes et cultivés, idéalisaient l’activité artistique au point de ne simplement pas pouvoir imaginer pour celle-ci les nécessités d’un engagement de type professionnel. Là, on sentait que quelque chose bloquait. Ils voyaient les musiciens un peu comme les ethnologues décrivent les prêtres ou les artistes dans les sociétés primitives : sacrés et maudits. Les pauvres, ils font de la belle musique, mais ils sont obligés d'en vivre. Quelques années plus tard, nous autres ne rêvions que d’une chose : mettre notre idéal à l’épreuve du réel.

Aujourd’hui, le paysage a changé. Le métier, le salaire, tout ça ne coince plus comme avant. Mais ce sont toujours les usages financiers à l’œuvre dans un milieu, qui viennent départager d’identiques professions de foi…et en révéler les enjeux cachés. C’est ce qui se passe aujourd’hui en France dans le cinéma. On vient d’y voter l’extension d’une convention collective qui, sous prétexte d’encadrer les salaires des techniciens, risque de fragiliser l’économie des films les plus fauchés : ceux qui se font dans la démerde, ceux sur lesquels personne n’est payé (5). Certains crient à l’assassinat artistique. D’autres (pas forcément les moins menacés) se félicitent que le gouvernement « socialiste » en place depuis 1 an, par la voix des ministres Aurélie Filipetti et Michel Sapin, prenne enfin la responsabilité, après consultation des professionnels de tous bords, d’encadrer dans ce pays autre chose que les portraits du Président.

Nous avons connu semblable dilemme dans le « milieu trad » en 1997 : le durcissement drastique des conditions d’administration des associations « loi 1901 » fit le ménage dans des structures où les activités se géraient avec de fausses notes de frais et des encadrements salariaux bidons…mais qui permettaient à des musiques nouvelles de trouver un public. Un pan entier de la pratique amateur et semi-pro, dut s’adapter ou disparaître. Cela fut-il bon, juste et nécessaire ? Roger, une Leffe pression.

En tout cas, un festival qui ne prétend pas à la Palme du cool et du sympa, mais le seul où naguère nous eûmes droit avant le concert à un masseur à la main leste (6), c’est Ars, ex-St-Chartier. Et ça tombe bien, parce qu’on y sera cet été, à Ars. DJAL y fêtera ses 20 ans, le 11 juillet. À l’heure où vous lisez ces lignes, ça sera fini, le feu sera éteint. Ah, on n’y fera pas les malins, pour nos 20 ans, ça ne méritera peut-être pas un DVD comme Malicorne-le-retour…mais peut-être un truc du genre « DJAL, 20 ans, 20 dates, 20 albums. » Comment ça, trop fort, vous avez FAIT 20 CD ?? Mais non, bazu, VENDU 20 CD. Oui, bon, j’exagère. Vous savez ce que c’est. Quand on aime, on ne compte pas.

Christophe Sacchettini - tofsac@mustradem.com

(1) Pour réaliser l’importance de la gratuité dans l’underground du début des années 70 en France, rien de tel que les géniaux et hilarants Lundis de Delfeil de Ton (1972-73) réédités chez 10-18, et sa rubrique « Pour pas un rond ».

(2) J'ai toujours humé la saveur du moment précis où un refoulé d’ordre économique ressurgit sous forme esthétique, souvent inconsciemment, dans une négociation…Exemple : néo-trad = sono = cher = caca, mais comme on n'ose pas le formuler comme ça on dira que ça n'est plus conforme à l'esprit de l'authentique musique traditionnelle, et qu'en plus ça ne remplit pas le cahier des charges fonctionnel des musiques à danser puisque tout le monde sait que c'est indansable. Et comme c'est indansable, on ne va pas le programmer. D'ailleurs tant mieux, puisqu’en plus tous ces gens sont intermittents du spectacle, emploient des administrateurs et des techniciens qui sont d'inutiles intermédiaires dans le grand fantasme quasi fusionnel qui unit l'artiste à l'organisateur, tous hommes-orchestres à multi-casquettes, et coûtent cher. Et voilà comment de froides données socio-économiques s'incarnent en paroles dans un tissu d’âneries à forte coloration idéologique…En tout cas, c’est ainsi qu’un artiste paranoïaque serait tenté de l’interpréter. Heureusement qu’on n’est pas comme ça !

(3) C'est-à-dire à l'époque, pour moi, toute femme âgée de plus de 35 ans…

(4) Hé, les anciens de Chambéry, ne le prenez pas pour vous et ne m'envoyez pas de tueurs ! C'est un portrait généraliste !

(5) Pour un exposé clair des enjeux de cette nouvelle convention, lire le passionnant dossier des Cahiers du Cinéma (mai 2013).

(6) Et je vous la recommande. La main de masseur, bien sûr.

 
          
 
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