Mustradem - Musiques Traditionnelles de Demain
Newsletter #18 septembre octobre 2012
Édito A bas la morale

« Une des tâches de la politique aujourd’hui serait de rendre visible ce qui est invisible »

Intermittence et précarité, conférence de presse avec JL Godard, bunker du festival de Cannes, 2005

Je ne souhaitais pas reparler si tôt du régime des intermittents ; c’est l’actualité qui m’y ramène. Début septembre paraît dans Le Monde - journal qui, selon l’époque et le sens du vent, peut se faire le diapason de pas mal d’écumes sociétales - une série de papiers annoncés sur « les dossiers chauds du Ministère de la Culture ». Celui qui nous concerne expose la couleur : « Comment préserver le statut des intermittents, tout en réduisant le déficit abyssal du régime ? ». Abyssal. Ce terme pompeux et un peu désuet suinte une respectabilité de chez Fauchon, un « parler vrai » encore un poil trop balladurien. Ces abysses sont ceux du salon de thé du Titanic : ils reflètent la carcasse d’un fantasme. Faussement rassurant, l’article fait état du soutien indéfectible d’Aurélie Filipetti à la cause des professionnels du spectacle, tout en ne se privant pas de souligner qu’en définitive ce n’est pas le politique qui tranchera. Et là, ça ne rigole plus du tout.

En réalité, voilà des mois que la presse de droite s’exerce ainsi à la prophétie autoréalisatrice, torchant des « enquêtes » censées prouver que le chien a la rage et que si on veut sauver le troupeau…Le ton était certes bien plus hargneux avant l’été. Témoin ce dossier signé Nathalie Silbert, paru en juin dans Les Echos, au titre implacable : « L’impossible équation des intermittents du spectacle » (1). Là au moins c’est clair. On sent là-derrière une petite volonté de nous asséner des chiffres (2), de pointer quelques efforts et améliorations…avant de confronter les paroles d’ « experts », évidemment tous du même avis (à quelques nuances près) : la CFDT, le Sénat, la Cour des Comptes, tous y passent, chargés in fine de sonner l’hallali, la curée, l’estocade (3). Et si ça continue, dans un contexte moins favorable qu’en 2003, c’est nous qui devrons encore « informer », discuter, manifester, et aller faire les zouaves en Avignon au lieu de partir en vacances à Cuba siroter des mojitos, bercés d’affriolantes créatures, toutes rémunérées avec l’argent piqué aux cotisations du privé. Ca vous excite, ça ? Pas moi.

Mais. Nous ne sommes plus tout à fait en 2003. Entre-temps, Sarkozy, sa clique « décomplexée », et différentes « crises » sont passés par là. Le ton de la presse aujourd’hui se fait grave, genre « Chère mâdâme, j’espérais vous éviter ce choc, mais il va nous falloir amputer, courage, signez ici. » On a tiré le bilan des réformes de 2003-2006, et on sent bien – à tort ou à raison – que ça n’a pas suffi. Entre les « experts » libéraux dont le frétillement s’amplifie à mesure que s’approche la renégociation de la Convention Unedic, et les députés qui s’apprêtent à créer une « mission d’information parlementaire sur l’emploi culturel », il nous reste quelque raison d’être méfiants. Car la réforme de 2003 a eu pour effet principal, pour un coût énorme, d’éliminer du système 34000 salariés – artistes ou techniciens – entre 2004 et 2007, certains rattrapés par la fenêtre, d’autres pas. Et d’emmerder puissamment la majorité des autres. Toute nouvelle réforme, sous couvert de « moraliser » le système, fera pareil en pire. (J’exagère ? C’est la tendance depuis 10 ans.) Elle basculera les techniciens dans le régime intérimaire, décidera que les répétitions doivent être payées en cacahuètes ou en farine animale, ou définira des « pôles d’excellence » bidon (4) ; cela ou d’autres mesures « morales » qui mettront moralement des gens au chômage tout en diminuant moralement des revenus, dont la moyenne, en 2007, dodelinait entre les seuils de pauvreté et le salaire médian (5).

Néanmoins on ne peut nier qu’au fil des ans, nos gestionnaires impartiaux se sont rendus à cette évidence : LA GESTION SOCIALE, ÇA COÛTE. D’autant que « le déficit abyssal des intermittents », auprès du « scandale national du nucléaire de la mort qui pue », de

« l’irresponsable et intenable position de l’armée française », de « l’odieux chantage des banques » et de « l’abominable racket des laboratoires pharmaceutiques, des autoroutes et des compagnies d’assurance » est facilement ramené à ses dimensions réelles : celles d’un pet de lapin. Sans parler des « usagers pris en otage » de la grève de l’intelligence.

Alors, avant d’être accusés une fois de plus d’être à rebours de l’Histoire, et de camper sur des positions défensives, celles du dernier rempart de nos citadelles de privilégiés, c’est à nous de reprendre enfin la parole, de précéder nos adversaires sur le terrain qu’ils ont piqué à la gauche, et de dire sur tous les tons quelle société nous voulons.

(à suivre)

Christophe Sacchettini - tofsac@mustradem.com

PS : l’annonce – salutaire - de la Banque Centrale Européenne qui se dit prête à racheter sans limite la dette des Etats, ne tire pas d’embarras les précaires pour autant : d’abord il en faudra plus pour désarmer les agités du coup de ciseau, ensuite la mesure assujettit les Etats à encore plus d’efforts de réduction des déficits publics…

(1) Les « gros dossiers » du Monde deviennent ce coup-ci « explosifs ». C’est piquant comme les champs lexicaux militaires fleurissent sous la plume des journalistes « objectifs »…Pour un article du Figaro – de la même eau -, le dossier est « épineux », on est botaniste là-bas.

(2) Les réponses aux bêtises chiffrées de la droite ont été abondamment formulées, ce n’est pas ici le lieu d’en faire état, on les trouvera dans des textes écrits depuis 2003 et consultables pour la plupart sur le site de la CIP-IDF http://www.cip-idf.org/

(3) Moi c’est plutôt le vocabulaire boucher, vous avez remarqué ?...

(4) comme s’il ne fallait pas déjà s’accrocher comme une moule, pour s’adapter à cette ultra-flexibilité que Pierre-Michel Menger a bien décrite dans son ouvrage Portrait de l’artiste en travailleur (Seuil, 2002)

(5) Philippe Leroy, Comprendre l’intermittence du spectacle (pdf)

 
          
 
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